Témoins de Jéhovah

Evolution d’un mouvement religieux


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Témoignage d’un « apostat »

9 novembre 2011
Cet article est apparu sur le site de l’ADFI Nord Pas-de-Calais Picardie [1].


Le témoignage Tout d’abord, pouvez-vous nous expliquer la manière dont vous avez été mis en contact avec l’Organisation des Témoins de Jéhovah ?

En fait, mes premiers contacts se sont effectués très tôt, par l’intermédiaire de ma mère. Je suis pour ainsi dire né au sein du mouvement, ma mère les ayant rejoints peu après ma naissance.

Qu’est-ce qui a poussé votre mère à les rejoindre ?

La première raison est le message d’espoir que lui ont transmis les Témoins par l’intermédiaire d’un livre intitulé : « Vous pouvez vivre éternellement sur une terre qui deviendra un paradis ». Ma mère avait une peur extrême de mourir, et ce message l’a naturellement interpellé. De plus, rencontrant des difficultés avec mon frère alors adolescent qui commençait à avoir de mauvaises fréquentations, ainsi qu’avec mon père, absent en permanence, elle était une proie facile pour intégrer le mouvement. Enfin, deux de ses sœurs faisaient partie de l’organisation, elle ne s’est donc pas méfiée un seul instant.

Je suppose que votre mère a voulu convertir toute votre famille ?

Tout à fait, elle s’est mise à vouloir partager ses nouvelles croyances avec toute la famille. Mon frère n’a pas été du tout réceptif au message. Les adolescents ont en effet d’autres préoccupations que de s’intéresser à la bible ! Mon père non plus n’a pas accueilli favorablement ses nouvelles croyances. Il ne restait plus que moi qui était une proie facile. Je n’avais que trois ans !

Donc, toute votre éducation a été effectuée par les Témoins de Jéhovah ?

On peut dire cela, en effet. Ma mère respectait à la lettre les principes imposés par l’organisation, à commencer par m’« inculquer dès la plus tendre enfance la vérité sur Dieu et sur la bible ». Mon éducation a donc été rythmée par la lecture permanente et l’étude de la bible et des publications publiées par la Watchtower, que ce soit à la maison, aux cinq heures de réunion hebdomadaires imposées par le mouvement ou encore aux cinq journées d’assemblées annuelles. A côté de cela, je me devais d’être à la hauteur des attentes de ma mère et de l’organisation quant à mon attitude dans la vie quotidienne.

Quelles étaient ces attentes ?

La perfection, ni plus, ni moins ! A l’extérieur, il fallait que je sois un modèle pour tous, gentil, poli, honnête, rigoureux, travailleur. En classe, il fallait que je sois le meilleur. Mais le plus important résidait dans l’investissement au sein de l’organisation : il fallait en plus des obligations mentionnées auparavant, respecter à la lettre les commandements imposés par « la bible » revue et corrigée par le mouvement. Outre les interdictions traditionnellement connues de tous (pas de fêtes d’anniversaire, de Noël, refus de transfusions sanguines, etc...), il y avait d’autres interdits qui se révèlent bien plus dévastateurs pour un enfant. A commencer par l’isolement social : les relations que l’on a avec l’extérieur sont limitées au strict nécessaire par les obligations de la vie quotidienne (école, travail, etc...) ou alors uniquement dans le but de convertir. « Le monde entier se trouve au pouvoir de Satan » nous répètent-ils à longueur de temps. C’est pourquoi « il ne faut pas faire partie de ce monde » qui est voué à la destruction imminente. Une véritable paranoïa s’est donc instaurée en rapport avec le monde extérieur. Tout y est mauvais : la télévision, la musique, les jeux vidéos, entre autres ne sont remplis que de violence, de sexe, de magie, bref de choses sataniques.

Cela a dû être particulièrement difficile à vivre en tant qu’adolescent ?

En effet, entre le surmenage lié à toutes les activités de l’organisation et les persécutions incessantes de la part de mes camarades de classe au collège, j’ai commencé à devenir dépressif dès l’âge de 10 ans. Ma différence se voyait à l’extérieur, même si personne ne se doutait un seul instant que cela était lié aux Témoins de Jéhovah. Et comme seule réponse à mon malaise, ma mère ainsi que l’organisation m’ont fait croire que j’étais possédé par le diable ! S’en sont suivies durant toute mon adolescence des crises d’angoisses à répétition et des idées suicidaires. Mais la congrégation était là pour me conforter dans l’idée que si je suis persécuté par le diable, c’est parce que je suis un témoin exemplaire. « Jésus a été persécuté et cloué à un poteau, il est normal que ses fidèles subissent des épreuves très dures » me répétaient-ils sans cesse. J’ai donc continué à m’investir toujours plus dans le mouvement, jusqu’à prendre position définitivement en me faisant baptiser à l’age de 17 ans.

Et le reste de votre famille dans tout cela ?

Le reste de ma famille était absent, je vivais en quasi autarcie avec ma mère et les Témoins de Jéhovah. Mon frère aîné s’est marié, a quitté le foyer, puis a eu des enfants. Mon père quant à lui, avait passé un pacte avec ma mère, où chacun laissait faire l’autre dans ses activités (gestion d’un club de football amateur pour mon père, Témoins de Jéhovah pour ma mère). Restaient mes deux tantes faisant partie des Témoins de Jéhovah que je côtoyais régulièrement. Personne n’a donc prêté attention à mon état dépressif et suicidaire.

Comment avez-vous donc pu réussir à sortir des Témoins de Jéhovah alors que vous y étiez profondément ancré ?

Cela s’est fait dans les larmes et la douleur. Pour cela, je me dois rendre hommage à trois femmes qui ont joué un rôle déterminant dans ma sortie de l’organisation. Tout d’abord ma mère, qui a sacrifié sa vie pour respecter jusqu’à son dernier souffle les commandements imposés par les Témoins de Jéhovah. En effet, atteinte d’un cancer de col de l’utérus, le traitement lourd qu’elle a subi l’avait particulièrement affaiblie. Elle est décédée des suites de son refus de recevoir une transfusion sanguine. Je venais d’avoir mes 18 ans lorsqu’elle est partie. Ce fut un choc énorme pour celle qui représentait tout pour moi, mes repères, ma vie. J’ai commencé à prendre conscience que les Témoins de Jéhovah m’avaient toujours enseigné des mensonges en rapport avec la transfusion sanguine. Par voie de conséquence, si on m’avait menti sur les transfusions, pourquoi ne m’aurait-on pas également menti sur d’autres doctrines ? J’ai donc commencé à remettre en question point par point toutes les doctrines enseignées et décidé d’expérimenter par moi-même si les Témoins de Jéhovah avaient tort ou raison.

C’est alors que je rencontre une fille sur internet, prénommée Alice. Nous faisons connaissance puis décidons de nous rencontrer. Un jour de décembre 2004 fut une journée décisive, j’ose pour la première fois de ma vie enfreindre les doctrines des Témoins. A peine descendu du train, nous nous apercevons et nous nous embrassons sur la bouche discrètement. Arrivé chez elle, je découvre un monde radicalement opposé au mien, à savoir celui des Gothiques. Ennemis de toujours des Témoins, les Gothiques sont les serviteurs de Satan et il est inconcevable qu’un Témoins fréquente une Gothique. Elle me fait découvrir son univers et je m’y plonge avec grand intérêt. En effet, ce monde me plait et je ressens une certaine attirance pour tout ce qui concerne la mort. Elle me fait écouter de la « musique satanique » comme la nomme les Témoins. Le métal ! Je suis fasciné par ce genre de musique. Je sais intérieurement que je ne serais plus Témoin de Jéhovah bien longtemps. Ses parents s’absentent et nous laissent seuls dans leur immense maison. Je prends peur mais l’attirance est la plus forte. Nous nous enlaçons et nous embrassons à maintes reprises au cours de la journée. Cependant, même si l’envie de nous en manquait pas, j’étais résolu à ne pas transiger avec la règle qui interdit la fornication. J’étais déjà allé trop loin. Elle sait que je suis Témoin et que je ne peux aller plus loin avec elle pour le moment, tant que nous ne serons pas mariés, mais elle ne comprend pas pourquoi. Le mariage ? Elle n’ose même pas y penser à son âge ! Nous nous quittons le soir venu et j’attends notre prochain rendez-vous avec impatience. Rendez-vous qui ne viendra jamais : ayant pris peur de mes croyances, elle me téléphone deux jours plus tard pour mettre un terme à notre relation.

Je comprends que les doctrines des Témoins m’ont déjà fait perdre deux personnes auxquelles j’étais particulièrement attaché. Je décide une bonne fois pour toutes d’arrêter la casse. C’est décidé, si la situation se représente, j’agirai différemment ! Quitte à sortir une bonne fois pour toutes de cette organisation qui a juré ma perte !

Et la situation ne tarde pas à se présenter à nouveau. Je rencontre une autre fille non-Témoin sur internet qui décide de m’inviter à passer les fêtes de Noël chez ses parents. Même habitant à l’autre bout de la France, je n’hésite pas un instant ! Je saute dans le TGV et traverse la France entière en six heures à peine. A ma descente du train, le coup de foudre opère ! Nous nous embrassons affectueusement et chargeons mes bagages dans la voiture. Direction un petit village provençal typique de l’arrière pays varois. Deux jours plus tard, habits de cérémonie sortis et réveillon en famille sont prévus au programme. Sa famille m’accueille les bras ouverts et nous partons chez ses grands parents où un repas de fête est servi. Je découvre alors une crèche de Noël de 3 mètres par 2 dans la pure tradition des santons de Provence. J’en suis bouche bée. Je fête Noël pour la première fois de ma vie ! Je n’allais pas m’arrêter sur ma lancée des transgressions aux règles des Témoins : pour le nouvel an, Mélissa de son prénom, décide de m’emmener à une fête privée à proximité de Monaco avec ses camarades de classe. Je découvre une nouvelle fois que la vision très noire des Témoins concernant ce genre de festivités (alcool coulant à flots, drogue, sexe et débauche pour faire simple) est totalement erronée. Quelques mois plus tard, c’est à son tour de passer un moment chez moi. Bien entendu, faisant toujours partie des Témoins, je l’amène avec moi aux réunions. Me voir en couple avec une "fille du monde" soulève alors un tollé général dans la congrégation. Je suis aussitôt convoqué par les anciens anciens Terme employé par les Témoins de Jéhovah pour désigner un « pasteur spirituel » de leur communauté. . A leur interrogation de savoir si nous avions « pratiqué la fornication », je leur répond franchement. A partir de ce moment là je ne me fais aucune illusion de la suite de mon parcours chez les Témoins. A de nombreuses reprises, ils me sollicitent pour m’éviter l’exclusion en me proposant une unique alternative : soit d’avoir un chaperon quand nous nous voyons, soit la séparation. Je refuse catégoriquement leur proposition : cela débouchera sur mon exclusion instantanée. La décision est annoncée publiquement à la salle en mon absence. Je ne remettrai plus jamais un pied dans une salle du Royaume.

Quelles ont été les conséquences de votre exclusion ?

Je n’ai bien sur plus aucun contact avec la congrégation. Mes anciens anciens Terme employé par les Témoins de Jéhovah pour désigner un « pasteur spirituel » de leur communauté. amis dans la congrégation ayant l’interdiction de m’adresser la parole, m’évitent quand je les croise dans la rue. Ma tante, également Témoin de Jéhovah ne m’adresse plus la parole depuis mon exclusion. Je suis seul. Je n’ai plus aucun ami, ni famille ni contact avec le monde extérieur. Seule Mélissa, qui est devenue depuis ma fiancée, est à mes côtés et m’accorde un soutien à toute épreuve. Sans elle, je ne sais ce qu’il serait advenu de moi : je reste persuadé que je ne serais plus là aujourd’hui pour donner cette interview.

Comment avez-vous réussi à reconstruire votre vie après ?

Cela n’a pas été simple. Je suis passé par plusieurs tentatives de suicide avant de pouvoir ne serait-ce que commencer à réfléchir sur la manière dont je pouvais continuer à vivre. Une précieuse aide a été ma fiancée, qui est entre temps devenue ma femme, et qui s’est épuisée pendant plus de 5 ans à me soutenir et tout me réapprendre. Je compare souvent ma vie à un édifice qui a été construit avec des malfaçons énormes. Il faut tout démonter, brique par brique, puis assainir la base de la construction pour pouvoir commencer à rebâtir dessus. Cela prend des années.

Concrètement, quelles ont été les principales étapes dans votre reconstruction ?

La première étape a été de faire face au sentiment de culpabilité qui est énorme lorsque l’on quitte l’organisation. Je me suis senti humilié, rabaissé, incapable d’entreprendre quoi que ce soit, sans aucune valeur. Le regard des membres sur moi lorsque je les croisais dans la rue était insupportable. Pour contrer ce sentiment, j’ai dû apprendre à considérer que ce sont eux les victimes. Mon sentiment à leur égard est passé progressivement de la haine à la compassion. Ils me font de la peine désormais lorsque je les observe braver le froid pendant des heures pour tenir leur stand mobile sur le marché !

La deuxième étape a été d’apprendre à vivre la vie présente. En effet, lorsque l’on est au sein de l’organisation, on vit dans le passé car l’on étudie sans cesse la bible, ouvrage datant de plus de 2000 ans. On vit également dans le futur, car on se projette sans cesse dans le monde nouveau, lorsque Dieu interviendra pour détruire tous les non-Témoins. La vie présente n’a que peu d’intérêt, mis à part le fait de tenter de sauver le plus de personnes possibles du cataclysme imminent. Arrêter de raisonner dans le passé et l’avenir, puis apprendre à profiter de l’instant présent, voilà ce qui m’a permis de passer cette étape avec succès.

La troisième étape est certainement la plus déroutante : une fois que l’on a appris à vivre l’instant présent, l’étape suivante consiste à trouver sa propre réponse à toutes les questions existentielles que l’on peut se poser : « Que fait-on sur terre ? » « Quel est le sens de la vie ? » « Où va-t-on aller ? » Les Témoinsde Jéhovah ont des réponses préétablies à toutes ces questions. Après un long moment passé dans l’organisation, ces réponses deviennent des certitudes acquises. Admettre qu’il n’y a pas qu’une seule réponse possible mais autant de réponses que de personnes est extrêmement perturbant. Ce n’est que par la recherche personnelle des réponses à toutes ces interrogations que j’ai pu progresser. La quatrième étape a été, en ce qui me concerne, de pouvoir faire le deuil de ma mère. Ce fut certainement l’étape la plus longue et douloureuse. J’ai dû dans un premier temps gérer son absence qui a créé un énorme vide en moi. Malheureusement, j’ai commis une erreur en reportant ma dépendance affective de ma mère à ma femme, ce qui me coûtera plus tard mon divorce. Cette absence aura laissé dans ma personnalité des séquelles énormes, et nécessitera un suivi psychologique par un professionnel. J’ai dû apprendre à vivre seul, et aller vers les autres pour me recréer un réseau de contacts. Pour cela, s’investir dans le travail profane m’a été d’une grande aide. Le milieu professionnel est source intarissable de contacts, que ce soit avec les clients, avec les collègues, avec les patrons etc... Faire du sport ou s’investir dans une association permet également d’acquérir ces compétences. Dans un second temps, j’ai dû comprendre que rester dans l’attente de revoir ma mère est non seulement vain mais aussi dévastateur. Il a fallu que j’admette que l’espoir de sa résurrection comme les Témoins me l’ont toujours inculqué est une fausse doctrine. Après cinq longues années passées à tenter de chercher un moyen de vivre en attendant de la revoir, j’ai eu un déclic : j’ai compris qu’il fallait vivre ma vie et ne plus attendre qu’elle revienne, car elle ne reviendra pas.

Pensez-vous aujourd’hui avoir terminé votre reconstruction ?

Non, je ne pense pas. La dernière étape en date a été pour moi de me porter bénévole à l’ADFI Nord Pas-de-Calais Picardie. J’ai pris contact avec sa présidente, elle même, qui m’avait traumatisé étant petit quand elle organisait des manifestations devant les portes du stade Bollaert de Lens lors des assemblées annuelles des Témoins de Jéhovah. M’investir non pas dans la lutte contre les Témoins comme certains pourraient le penser, mais dans l’aide aux victimes, est d’une précieuse aide dans ma propre reconstruction.

Pour conclure, que pouvez-vous conseiller à ceux qui en sont sortis et qui souffrent actuellement ?

Tout ce que je peux leur affirmer, c’est qu’ils ne sont pas seuls. Ils peuvent s’entourer de personnes qui peuvent les aider, tels que des professionnels de la santé, ou encore des associations de défense des victimes telle que l’ADFI Nord Pas-de-Calais Picardie qui est d’une grande aide pour tous ceux qui souhaitent se reconstruire. Ils peuvent partager leur peine et leurs souffrances avec des personnes qui ont vécu les mêmes épreuves, et cela est d’un réconfort immense.


Notes

[1] L’ADFI est une Association de Défense des Familles et de l’individu victimes de sectes en France.

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